Maison de la poésie Revue L’Arbre à Paroles Imprimerie Le CEC Plume et Pinceau Auteurs en Résidence Le Théâtre Galerie expo
 
 
 

Mortels habitants de la terre - Marie-Noëlle Agniau


ISBN : 978-2-87406-620-7
Nombre de pages : 88
Parution : mars 2016
Auteur : Marie-Noëlle Agniau
Titre : Mortels habitants de la terre
Collection : iF
Format : 12 x 20
Prix : 12,00 € (frais d'envoi inclus)

 
 

© Laurent Bourdelas
Marie-Noëlle Agniau, née à Verdun en 1973, vit depuis plusieurs années en Limousin où elle enseigne la philosophie et écrit. Elle a publié une vingtaine de recueils et plaquettes de poésie et participe à de nombreuses lectures publiques. Pendant 10 ans, elle a tenu sur le réseau RCF une chronique philosophique et littéraire et contribue régulièrement à des projets collectifs d'écriture (Portraits de maîtres aux éditions du CNRS, Limousin sur grand écran, éditions Culture et Patrimoine).

« Depuis quelques textes déjà, la trace technologique hantait mon écriture. J'étais fascinée comme beaucoup par le « bleu » des écrans. Fascinée mais inquiète. Dire avec le poème quelque chose de cette trace et de son immense pouvoir de captation, j'en avais très envie. Mais il a fallu un triste hasard — une mère, atteinte d'un cancer, qui dépérit lentement – pour que je me lance, et transforme ce projet en histoire de disparition, de port d'attache qu s'éloigne, de langue maternelle atteinte à même le corps, et de main qui n'écrit plus, mais tape des lettres sur un clavier. Tout se tient. Je ne connais pas la fin de l'histoire. Mais ce qui est sûr, c'est que la poète que je suis a une vocation  porter et supporter cette disparition. Lui donner une forme humaine. »

Vertigineuse réflexion sur notre monde technologique, Mortels habitants de la terre est aussi et surtout un bouleversant récit, où la pensée chemine main dans la main avec le cœur. Où la poésie, comme chez Nietzsche; est déjà pure philosophie. Pur avenir. Beauté.

 

Article dans " Recours au poème " - Denis Heudré

J'aime les quatrièmes de couverture qui disent tout sans rien en dévoiler. Qui ne font qu'attraper le lecteur par le mystère. "Assumer par le poème la disparition de l'écriture cursive et la mise en écran du monde, il le faut au moment où meurt la mère qui vous a enfantés : ne pas revenir est la règle du vaisseau." Tout un programme alléchant pour qui aime les mots, avec ce nouvel ouvrage publié par les éditions l’Arbre à paroles, avec en couverture une illustration mystérieuse de Benjamin Monti.

Même si parfois le lecteur peut se sentir dérouté (mais n'est ce pas le propre d'un voyage réussi ?), le vaisseau dans lequel Marie-Noëlle Agniau nous emmène est d'une inventivité rare qu'il faut absolument signaler.

Une double disparition donc, avec toujours la notion de voyage et de nombreux allers-retours entre matériel et immatériel. A commencer par la contrainte sous laquelle sont placés tous les poèmes : débuter tous par "Est une infrastructure". Vaisseau de la vie au départ du port "Est une infrastructure construite par l'homme, situé sur le littoral maritime, sur les berges d'un lac ou sur un cours d'eau, et destiné à recueillir bateaux et navires". Vaisseau-mère en traversée.

Le voyage c'est aussi l'écriture, des lettres, des récits, des journaux de bord, on retrouve un peu de tout cela dans cet ouvrage. (...) plus

 

Article dans " lire est un plaisir "- Journal de chroniqueurs littéraires - par Jacques Mercier

Quelle écriture ! Cela faisait longtemps que je n'avais été emporté avec une telle force dans un livre. Mortels Habitants de la terre de Marie-Noëlle Agniau est une expérience littéraire que je vous conseille vivement.

C'est un texte, un récit incantatoire, un poème qui parle de la disparition de l'écriture cursive et la mise en écran du monde. De courts textes qui commencent « Est une infrastructure » et ses variations : « Est une infrastructure humaine » ou « Est une infrastructure construite par l'homme et sa fenêtre », etc.

C'est inexplicable, indicible et justement n'est-ce pas le propre d'un poème. Il faut le lire, le vivre, se laisser emporter par lui, son rythme, ses mots, ses répétitions, ses explosions et ses eaux calmes.

Un exemple : « Est une infrastructure humaine. Les lettres. Nous les avions mangées. Pendant la traversée. On avait faim. Et soif. »

Pour ceux qui croient que l'écriture « à la main », comme on disait « à la plume » résonne comme la fin de quelque chose, un naufrage, l'auteure répond : « La pureté. Au bout des doigts. On est tout propres ? On se détend. Sur une chaise longue. Avant que le navire ne sombre. Ne sombre pas. Passe juste à travers cascade ; de l'autre côté : c'est tout autre. On a modifié le corps. »

Et puis certains mots peu poétiques par nature le deviennent : « Pixellisée » ou « cristaux liquides » (...plus)

 

Critique : Laurent Bourdelas

Mortels habitants de la Terre, le nouveau recueil de Marie-Noëlle Agniau,  maîtresse de l’anaphore et de la musicalité (Collection iF, L’Arbre à paroles, 2016)

    La poète Marie-Noëlle Agniau a choisi un titre pléonastique inspiré d’Hésiode pour son nouveau recueil paru chez l’éditeur belge L’Arbre à paroles (collection dirigée par Antoine Wauters), qui avait déjà publié d’autres livres d’elle. La professeur de philosophie participe ici, en une longue méditation de prose poétique, à la réflexion séculaire à propos de notre mortelle condition, à cette pensée mélancolique de notre sort commun, tel que la décrivit si bien Blaise Pascal : « … quand j'ai pensé de plus près, et qu'après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j'ai voulu découvrir la raison, j'ai trouvé qu'il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près. » C’est peut-être le sens du dessin de couverture par Benjamin Monti : nos rêves de voyages (sur des vaisseaux aux humeurs vagabondes, écrivait Baudelaire) – fussent-ils interstellaires – et d’amours, d’ordre et de beauté, de luxe, calme et volupté sont aussi des rêves de « bras cassés ». Depuis qu’elle écrit, Marie-Noëlle Agniau ne cesse d’explorer les failles originelles : la perte d’un frère à peine né, le rapport complexe et ambigu à la mère – c’était par exemple le cas avec Boxes, récit autobiographique dont le présent recueil semble être une suite possible, en apparence apaisée, sur le fil entre prose et poésie (un auteur funambule, donc). Elle dit ici l’acmé – dans les deux sens du mot, de la maladie (« la poisse », « les os la tache noire qui les mord et ma mère ; en miettes. »), de la tragédie – : celui, écrit-elle, « où meurt la mère qui vous a enfantés ». C’est là l’un des sujets obsédants de l’ouvrage : la maternité et la filiation (qui remonte aux cavernes) : « regarde bien regarde bien le vaisseau le vaisseau mère ». Et Marie-Noëlle Agniau – comme mère elle-même et comme poète – observe un fils (nommé : Malo) et son apprentissage de la vie. Il n’y aura pas de retour en arrière possible : « ne pas revenir est la règle du vaisseau » ; c’est se placer dans la continuité d’Héraclite et du tempus fugit de Virgile. Pendant ce temps, le temps s'échappe, irremplaçable et c’est la mission assignée au poète que de tenter d’en exprimer pourtant la quintessence : « Navette. Une époque. Navette. La pulpe glisse. Navette. » Ou bien encore : « le temps des saisons qui passent sans qu’on voie que la neige a dragéifié les frelons. »

    Marie-Noëlle Agniau est maîtresse ici de l’anaphore et de la musicalité. Chaque texte, sur chaque page, commence par : « Est une infrastructure » (« construite par l’homme », « humaine »…). Un vocabulaire de géographe évoquant ici les ports et les navires ; de marxiste pourrait-on même croire, avec ses conditions de production (« sur le littoral maritime, sur les berges d’un lac ou sur un cours d’eau »), de forces productives, et de rapports de production. Mais tout ceci est un jeu – de mots, bien entendu – et les certitudes sont mouvantes : l’infrastructure est « parfois flottante », « solide et non », « de bord de mer et d’eau et d’alluvions » et même « lovée dans les airs et nulle part tout autour de la Terre ». Une infrastructure que casse consciencieusement l’auteur, souvent avec humour ou tournures enfantines : « est une infrastructure humaine, construite, tatatata, au bord d’une rivière. »

    On croit déceler ici les souvenirs des grandes eaux fondatrices : « le fleuve potame » (ποταμός), qui rappelle le Tigre et l’Euphrate, c’est-à-dire la Mésopotamie, là où s’élabora l’écriture vers 3 500 avant notre ère ; le Nil aussi, lorsqu’il est question d’alluvions et de limon ; la Méditerranée (« des jarres et des amphores et des statues »), enfin, celle rêvée par cette helléniste, « De la mer calme. Bleue. D’un bleu. D’un bleu d’oliviers tordus par le vent. » Le bleu est ici omniprésent : « Bleu clair. Bleu marine. Bleu idiot. Bleu haine. Bleu ciel. » Nous sommes après tout les mortels habitants de la Terre – la planète bleue. Fleuves et mer de culture depuis toujours, d’humanité, mais aussi – donc ? – de guerres, sous leurs diverses formes (« Un cauchemar »). Au Sud, en Afrique, avec le génocide rwandais auquel il est fait allusion et toutes les guerres africaines (« ça flotte le sang dans les grands lacs ») ; et puis la Syrie et les autres conflits (« Et les enfants. Rayés d’un coup de la carte ; d’un raid qui ne fait pas de bruit malgré le nombre de balles sur la cartouche. Tatatata… ») ; et puis les migrants qui se noient (« Les poissons crèvent. Avec les méduses. Et les enfants. »). Le poète, toujours à remplir les registres obituaires quand le monde ne rêve que d’oubli. Agrippa d’Aubigné l’écrivait dans ses Tragiques : « Le bel œil de ce monde est privé de ses yeux ». C’est donc d’elle dont parle Marie-Noëlle Agniau lorsqu’elle demande : « Qui sort de l’eau pour nous montrer les morts ? ». Face aux torrents de sang qui noient l’humanité (« herbes vertes et longues et juteuses comme le sang. ») : la parole du poète (« On avait soif. »). Face aussi à la destruction en cours de la nature : « petits ronds de fioul dans l’eau. Rubis. » « L’homme pétrolifère », dit-elle.

    Un texte, comme toujours avec cet écrivain, sensuel et situé dans un monde bien réel, peuplé de multiples minéraux, végétaux, d’êtres vivants, et de leurs traces : sable, poissons, méduses, eau, herbes vertes et longues, orage, blé vert, les boutons d’or et leur mythologie,  « la libellule qui vient boire comme le tigre au bord de l’eau », les araignées, les moutons, le grain de riz, l’air de l’alpage (où « l’air est dur est clair est pur et bleu »), le pollen et tout le reste. Mais il n’est plus facile de ré-enchanter le monde. Attention : on aime, mais les sirènes menacent. Et la libellule comme le tigre sont des espèces menacées. Mortels habitants de la Terre.

     L’homme construit sur du sable. Le virtuel menace. C’est ici un autre des sujets de ce riche recueil. L’auteur écrit dans son prologue qu’il s’agit d’ « assumer par le poème la disparition de l’écriture cursive et la mise en écran du monde. » Le vocabulaire informatique ponctue le récit. Fin de la mère, fin de l’écriture. Là non plus, il n’y aura pas de retour en arrière possible. Ce livre est donc aussi une méditation poétique sur un changement majeur de civilisation : nous abandonnons celle née sur les bords des grands fleuves du croissant fertile (et même auparavant avec les artistes préhistoriques) pour entrer dans celle du numérique (télescopage des « jarres et des amphores et des statues et des portables qui sonnent pour rien. » ; « nous avons cessé d’être habiles. Tenir un stylo. Nous ne savons plus quoi faire. Les lettres. » L’homo habilis inventa l’outil ; qu’invente l’homo numericus ? Est-ce du vide ? « Tout est plat. Plat. Là. Nous n’avons plus à chercher du fond de rien. » Désormais, « il pleut des touches », mais pour quel sens ? (« les images nous mangent »). Quelle évolution vertigineuse pour l’être humain ? Quel transhumanisme (« Et le cerveau connecte. »)? Que cachent les DS et les Pokémon des enfants ? Marie-Noëlle Agniau emploie le mot « épopée », c’est bien de cela qu’il s’agit, depuis Gilgamesh et la Mésopotamie, justement : la quête d’immortalité – quel paradoxe, pour cette humanité qui passe son temps à se faire la guerre ! L’un des mythes les plus partagés, finalement : celui de la fontaine de Jouvence. Rejoindre les eaux apaisées du Jardin des Délices. Mais la vie pourrait se transformer en une simple « application », et l’homme en « Google-amazone ». « On a perdu les traces. Les traces. Ce qu’elles émettent ? On a perdu les êtres. » Evolution possible de l’humanité : naufrage du Titanic, ou crash d’un avion de la Malaysia Airlines. Fin de l’histoire. On est passé du cartouche (shenou) des pharaons à la cartouche d’encre et de mitrailleuse. Permanence des sources d’inspiration de l’auteur : déjà, Boxes avait pour sous-titre : l’apprentissage de la rature, ici il est question des lettres qui « ne se forment plus (…) Elles apparaissent. Disparaissent. Entre les touches. La poussière. » Car – l’avait-on oublié ? – « Tu es poussière et tu retourneras en poussière », cela nous a été dit depuis fort longtemps, et cela vaut pour la mère, le poète, l’enfant, l’amour, l’écriture, l’humanité – tous mortels habitants de la Terre. C’est ici la voix de la seule vraie sagesse que reprend à son compte Marie-Noëlle Agniau, pour en faire un très beau texte.

Laurent Bourdelas, le 8 avril 2016