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Jean-Claude Villain (France)


Jean-Claude Villain, français
Résident du 13 au 23 novembre 2007

vivant au bord de la Méditerranée, Jean-Claude Villain a publié une vingtaine de livres de poèmes, et également de proses, de pièces de théâtre, d’essais, d’études critiques, de versions françaises et de livres d’artistes. Il a achevé l’écriture et la composition de Fragments du fleuve asséché, paru dans la collection Résidences de l’Arbre à paroles.

 
 

Ce matin, devant la plaine blanche, étale à perte de vue, un drap séchait. Hier le givre l’avait raidi. Il était devenu une immense plaque verticale parcourue de multiples étincelles crépitant dans le soleil naissant. Le fil tendu auquel il tenait n’était pas plus alternativement visible qu’un fil d’araignée brillant dans la lumière. L’oeil pouvait même se prendre à chercher la toile de l’insecte à laquelle il devait nécessairement être rattaché. Peut-être pendait-elle, dissimulée derrière cet écran immobile en suspens dans le viole, découpant lui-même en un rectangle parfait, une vitre opaque dans la vastitude du paysage désert. Cela faisait un étrange tableau, un instantané hivernal, perdu comme tant d’autres pour toujours, faute d’yeux pour les percevoir, parmi les innombrables manifestations éphémères du monde.

Mi-novembre un écrivain de la Méditerranée se rend en Belgique pour écrire. Il est habitué à la lumière, à l’infini de l’horizon marin, aux mythes millénaires de la Méditerranée, aux infusions solaires, à des nages éperdues dans le sillage des sirènes. Le voici arrivé à Amay, province de Liège. Il ne le sait pas encore mais il a rendez-vous avec l’autre versant de sa sensibilité, celui, tout premier et enfoui, qui le fonde. Il est né en Bourgogne. Il y a écrit Terres étreintes, Du côté des terres, Lieux, où avant sa migration solaire, il évoquait l’atmosphère du pays de ses origines, le gris du ciel, le cycle martelé des saisons, la végétation aux feuilles caduques qui se dénude pendant les longs mois d’hiver, et aussi le chaud des maisons qui rassemble les êtres. A Amay il découvre, avec des conditions exceptionnelles de confort et de facilité pour écrire (calme, liberté, indépendance, attentions multiples), une atmosphère propice à l’intériorité, au reflux de la sève au plus profond de l’être. Trop de lumière l’aurait-elle longtemps tenu dans une part d’exil de soi ? Il est bien. Il se verrait ici des mois. Ses projets alors avanceraient à pas de géant. Aucune distraction, ni les extases dionysiaques qui, aux saisons, le captivent dans les territoires du sud qu’il a élus. Il est juste ; il est au coeur de lui-même. Une profondeur enfouie soudain affleure. C’est la magie discrète du lieu qui la suscite. Doucement elle aspire vers le meilleur de soi, vers une vérité tranquille rythmée, d’heure en heure par les cloches de la cathédrale. La ville a le caractère égal d’un cachet préservé. L’histoire y affleure donnant une dignité et une fierté en rien arrogantes ni figées. Il aime Amay. Il s’y verrait bien vivre une part de son temps, de sa vie, de l’année. Il aurait ici un siège, et une discipline facile, régulière, quiète, pour écrire. Ailleurs serait sa paresse d’extase, son vol infini de mouette marine dans le vent, ivre de lumière et d’air, le flanc caressé de rose dans les embrasements du couchant. Il reviendrait ici se poser, après les milliers de volutes décrites par son vol gracieux, et s’immobiliserait dans l’anonymat du veilleur, dans la pose du scribe attaché à son écritoire. C’est facile d’écrire qu’Amay est aimable. La Maison de la poésie est, en cette ville douce et paisible, un épicentre sensible et humain. Il y a 45 ans, le rêve de deux hommes a initié son histoire. Et aujourd’hui l’on arrive là, accueilli comme par des fées-marraines qui n’éprouvent aucune jalousie pour vos muses. Elles vous offrent un gîte royal, un couvert populaire à midi, et on se met à vivre en sympathie avec toute une équipe chaleureuse qui, discrètement, veille à ce que vous ne manquiez de rien. Vous êtes libre et gâté. Courte, cette résidence aura été un lieu crucial dans le parcours toujours initiatique, qu’écrivain, j’entretiens avec moi-même, en résonance avec les lieux. Je vais donc revenir.

Jean-Claude Villain
27 novembre 2007