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Francis Chenot et moi : une (vieille) histoire


Francis Chenot - Francis Tessa Novembre 1962. Il pleuvait. Sur indications du coiffeur commun – pas souvent utilisé puisque nous portions tous deux les cheveux longs – j’eus le bonheur de rencontrer «les parents» Chenot. Maman Jeanne et papa Jules. Nous nous plûmes, en témoigne la bouteille d’eau de vie de poire d’Ardenne à laquelle nous fîmes un sort complet.

C’était rue de l’Industrie, au rez-de-chaussée. J’étais venu à bicyclette et rentrai sans trop de mal. J’ai donc eu rendez-vous avec lui, mais sans le voir. C’est lui qui vint me rendre visite à pied. Sait-il, au fond, aller à vélo ? Je me pose encore la question.

Nous parlâmes, forcément, de poésie. Nous connaissions les Jeunesses Poétiques de Monique Dorsel, et Amay devint une section J. P.

Il m’adressa un court poème que j’ai perdu, mais que je n’ai pas oublié :


Ma pipe est allumée
Des rêves fous s’envolent
En une ronde folle
Au gré de la fumée.


Le très jeune Géry Chenot était déjà là.
Personne n’étant prophète en son pays, nous nous disions qu’il était Ardennais et moi Vénète, et nous étions attachés à cette localité «Amanium» ; nom réel de nos gréco-latines respectives.
Tous deux nous fûmes mutuellement entraînés à créer autre chose qu’une tour d’ivoire personnelle.
Un an de préparation fut nécessaire pour construire un livret pour un récital dans l’œuvre de Garcia Lorca, qui se donnerait au Gymnase, avec les élèves de l’Académie.
Sans concertation, nous touchions au politique. Lui, déjà avant la lettre, un peu hippie, un peu baba-cool ; très gauchistes tous deux. Mais, lui, très pro dans les répétitions du spectacle, avec Vanna à la technique. A las cinco de la tarde, a las cinco en punto de la tarde… Je disais l’espagnol avec mon accent vénète.
C’est ainsi que se créa un «cercle de poésie» avec l’argent récolté, plutôt le restant après guindaille, de cette soirée-récital, pas si improvisée que cela. Naquit une revue littéraire.

Les années s’écoulant, nous avons porté la réputation d’anars, d’intello-crypto-communistes, avec, déjà, pignon sur rue bien avant le Centre culturel, dont, soit dit en passant, nous avons hébergé, à nos frais, le secrétaire-objecteur.

René Gerbault, président choisi. Carmen Closset, secrétaire. C’était Mai 68. Puis, Henri Moreau, objecteur-secrétaire à tout faire : une exposition mensuelle, une soirée lecture, des rencontres à tout va, quelques publications à la Gestetner, dans les caves, avec la méticulosité de Géry ou d’Henri.

Un groupe de sept qui cotisaient 500 FB par mois pendant les années septante, pour avoir le privilège de travailler bénévolement. Qui dit mieux ?
Rio di Maria, Gaby del Savio, puis Jean Pirquenne et les autres déjà nommés.

Venant d’un groupe aussi prestigieux que le vôtre répondait Albert Ayguesparse à notre demande de textes. (Nous avions rompu le cordon du confinement).
Et du même Ayguesparse nous publierons quelques années plus tard une imposante anthologie.
Les objecteurs-secrétaires se suivirent. Le contrat de location venant à son terme Chaussée Terwagne, le Centre culturel répondit négativement à notre demande d’hébergement dans leurs locaux d’Ampsin. Conflit de compétences… (Nous leur avons laissé nos meubles bleus d’occasion). Nous trouvâmes logement luxueux à Flémalle, accueillis à bras ouverts par André Cools.

Mais nous souhaitions un retour chez nous. Nous avions entretemps, grâce au Ministère de l’Emploi – puis Région wallonne – constitué une équipe d’employés. Long parcours avec les CST, TCT, PRIME, APE. La Province de Liège fut de la partie, tout comme le Ministère de la Communauté française, par paliers.
Vinrent des contacts pour un hébergement à la Ville de Huy. C’est Robert Collignon, alors Échevin, qui nous rapatria : Non, Maurice, tu sais très bien que s’ils sont accueillis à Huy, ils ne reviendront jamais.

Et ce fut en 1986, l’installation à Ombret, avec un troisième élargissement de l’équipe, l’agrandissement des locaux, le matériel ; les animatrices de l’actuel Plume et pinceau, devenu récemment, Centre de coordination artistique d’expression et de créativité reconnu par la Communauté française.

René Gerbault nous avait laissés orphelins en 1976. Il fallut que les temps mûrissent pour l’arrivée d’André Doms, lui aussi, Président choisi. Et ce n’était pas le moindre. Il amenait Georges Thinès, un peu dans ses valises.

Mais c’est en 1992, au Marché de la poésie de Paris, Place Saint-Sulpice, qu’à notre surprise nous avons compris que nous étions devenus, sans le savoir, un important éditeur de poésie en Francophonie. Les éditeurs français et québécois nous courtisaient. Fatigués d’être debout, nous avions pris permanence Aux Trois Canettes. C’est finalement avec Gaston Bellemare de Trois-Rivières que fut conclu le partenariat entre les éditions Écrits des forges et nos éditions L’Arbre à paroles.

Puis commença la grande aventure de l’achat et de la restauration du bâtiment Place des Cloîtres. Une péripétie de huit ans, avec l’aide de la Municipalité.

Pourquoi ces 45 ans ? Pour la simple raison que rien ne dit que nous serons encore présents à nos 50 ans, même si nous l’espérons.

Pour moi, 45 années consacrées à chercher de l’argent. Sans en retirer le moindre profit, bien au contraire. À nos débuts, ce sont nos propres deniers qui assumaient la location des locaux et la parution de la revue. Qu’on ne dise jamais que c’était par intérêt ou gloire personnelle que nous y allions de nos poches – n’est-ce pas Chenot et Rio ? – pour payer nous-mêmes l’imprimeur.

45 ans de luttes, d’essais, d’infiltrations, d’approches des décideurs, pour, parfois, s’entendre dire que la culture doit être auto-suffisante, qu’il faut courir les projets rentables. Comme si l’assistance, la médecine et l’éducation devraient l’être. Ceux qui le laissent entendre, n’auront rien compris à la société où ils vivent.

Il nous fallut une sacrée dose d’inconscience et de naïveté pour créer cette Maison de la poésie au détriment, parfois, de nos vies de famille, de nos deniers et de notre œuvre personnelle. Petite consolation, s’il en est : nous avons créé des emplois et portons loin la réputation d’Amay. Cela en valait-il la peine ? Nous n’en sommes pas si sûrs.

L’autre Francis ? Un grand talent d’écriture dans une solitude farouche. Notre amitié : taiseuse, très forte donc.
En groupe, nous avons nos habitudes, nos rituels, notre fonctionnement, nos tics.
L’équipe s’est renforcée, professionnalisée, même s’il reste énormément à faire.
La poésie ? A Amay ? Pourquoi ? Justement, la poésie, puisqu’ici elle semble inutile. Allez donc voir si elle l’est, au Québec, en Amérique latine et ailleurs. Vous comprendrez que tout ce qui est inutile demeure indispensable ou devra le devenir, comme la liberté.
Le reste, tout le reste, sera peut-être légende.

Il importe, toutefois, que l’aventure de cette action culturelle, que nous l’ayons voulue ou pas, se poursuive longtemps, après nous, à l’heure cruciale où le monde va devenir une seule maison, mais où le contenu du livre et le livre lui-même sont menacés.
La poésie, plus que jamais, indispensable. Acte de résistance. «cargada de futuro» – chargée de futur. Si vous l’oubliez, vous serez morts.

Francis TESSA