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La poésie est utopie


Je n’ai pas la mémoire des dates (pour cela, je ne peux que faire confiance à l’autre Francis, Tessa), mais celle des gens, de certains faits aussi. Ayant appris – par son coiffeur (!) – qu’il y avait un autre poète à Amay, Tessa était passé chez mes parents. Je n’y étais pas. Ce qui ne les empêcha guère de vider une bouteille d’alcool luxembourgeois. Le contact, encore indirect, était pris cependant. Et quelques jours plus tard, lors d’un congé scolaire, je grimpais sur les hauteurs d’Ampsin où, à l’époque, habitait Tessa. Première rencontre également arrosée où nous parlâmes forcément poésie. Puis les événements très vite s’enchaînèrent : création d’une section des Jeunesses poétiques et un premier spectacle, une éphémère maison d’éditions avec «Le Coryphée», la revue Asphalte, le Briolet avec Richard Dandoy, un «Congrès mondial de jeune poésie» (il est un âge où l’on ne doute de rien), le groupe «Vérités» autour de Georges Linze… cela partait en tous sens, sans plan d’ensemble, dans l’enthousiasme de la jeunesse… Cette joyeuse dispersion ne dura heureusement qu’un temps : le Briolet disparaissait, Asphalte allait confluer dans la revue Vérités, les activités éparses s’organisaient autour de «Vérités» : revue, éditions, expositions (nous avions, de nos deniers, loué une maison où se tenaient soirées, réunions et ces expositions).
Dans l’esprit de Mai 68 et du Printemps de Prague, l’heure était au tout collectif, à l’espérance d’un monde meilleur, bref, à l’utopie : poésie et utopie ne faisaient pas que rimer, elles étaient pour nous synonymes. «Vérités» est devenu «Identités», puis «l’Arbre à paroles», les éditions ont pris le pas sur la revue, on a eu charge d’âmes : d’abord des objecteurs de conscience, ensuite des cadres spéciaux temporaires, qui, avec le temps, ont fini par constituer une équipe… qu’il fallait héberger décemment, d’abord à Flémalle avant le retour à Amay, l’habitation de l’instituteur à Ombret, logement qu’il a fallu transformer, agrandir pour accueillir l’imprimerie… jusqu’à l’achat de la maison de la place des Cloîtres et les travaux pour en faire la Maison de la poésie que l’on connaît aujourd’hui. Une aventure qui aurait donc quarante-cinq ans. Pas loin d’un demi-siècle ! Avec des errements et des frictions, bien sûr, mais aussi des joies multiples. Comme ces précieuses rencontres qui ont marqué le voyage : Achille Chavée, Arthur Praillet, Albert Ayguesparse et Mimy Kinet, notamment.
Un bilan ? Non pas, un bilan, cela se dépose. Subsistent, autant dans ma tête que dans mon cœur, quelques idées forces, de celles que défendait et illustrait, avec un rare talent, René Gerbault, qui fut bien plus que notre premier président, un brasseur d’idées, un véritable animateur, un homme engagé dans son temps pour le transformer, rendre le monde plus habitable, jeter les fondements d’une société enfin à hauteur d’homme, avec une pensée autogestionnaire qui me fait toujours rêver aujourd’hui. Comme René, je persiste à considérer que la poésie est enracinée dans la vie de chaque jour et de tout un chacun et, qu’elle se doit de développer d’étroites connexions avec un engagement dans l’humain. En ce sens, la poésie demeure une utopie, mais «il n’y a d’urgence que pour l’utopie».

Francis CHENOT